Portraits d’enfants en buste au XVe siècle à Florence

Analyse d’un article de JSTOR

Le texte suivant analyse l’article issu de JSTOR

Portrait Busts of Children in Quattrocento Florence

Author(s): Arnold Victor Coonin

Reviewed work(s):

Source: Metropolitan Museum Journal, Vol. 30 (1995), pp. 61-71

Published by: The University of Chicago Press on behalf of The Metropolitan Museum of Art

Stable URL: http://www.jstor.org/stable/1512950 .

Accessed: 13/02/2013 16:28

Thème principal abordé : Cet article étudie un ensemble homogène de sculptures, généralement en marbre clair, d’enfants de sexe masculin, représentés en buste, tous différents et très « vivants », apparues vers le milieu du XVe siècle à Florence, et souvent désignées comme le portrait du Christ ou de saint Jean Baptiste enfants.

Un ensemble homogène de sculptures, généralement en marbre clair, d’enfants de sexe masculin, représentés en buste, mais tous différents dans leur forme et leur expression et très « vivants », fait son apparition vers le milieu du XVe siècle à Florence. Souvent désignées comme le portrait du Christ ou de saint Jean Baptiste enfants, ces sculptures sont produites essentiellement autour des ateliers de Desiderio da Settignano, Antonio Rossellino et Mino da Fiesole.  Ces bustes d’enfants sont uniques à la Renaissance et il n’existe pas d’équivalent en peinture.

Il existait déjà quelques bustes d’enfants dans l’antiquité, mais ils montraient généralement des expressions empreintes de sombre gravité, étant utilisés le plus souvent dans des contextes funéraires ou de commémoration, parfois incorporés dans des piliers hermaïques. Les sculptures médiévales d’enfants représentaient le Christ ou des saints, presque toujours sous des traits d’adulte.

Vers le milieu du XVe siècle, les images d’enfants évoluèrent en même temps qu’un nouvel accent était mis sur la corporalité de l’enfant, et en particulier du Christ.  Cette évolution apparaît très clairement dans Le Christ bénissant de Desiderio da Settignano, réalisé pour le Tabernacle du Sacrement de l’église San Lorenzo, vers 1460-1464. Le contraste avec les représentations médiévales est saisissant, puisque c’est le corps et l’expression d’un véritable enfant qui sont donnés à voir ici.

Mais le plus remarquable est certainement le pouvoir que ces statues, véritables « poupées saintes » transportables et à usage privé, était censé avoir : propriété de femmes jeunes exclusivement, leur contemplation, et parfois même leur étreinte, durant la grossesse, devait inspirer un comportement vertueux chez le futur enfant. On trouve une telle statue dans le trousseau de Nannina de Medici, sœur de Laurent le Magnifique, en 1466. De manière complémentaire, la contemplation d’images étant supposée affecter le comportement de celui qui s’y adonnait régulièrement, ces statues, pensait-on, devaient fournir à l’enfant déjà né un modèle à imiter, jusqu’à refléter le caractère représenté. De cette façon, une forme artistique unique et tangible était donnée à la nouvelle perception de l’enfance qui émergeait à cette époque.

L’apparence donnée à ces statues d’enfants est étroitement liée à l’idée qu’on se faisait alors de la nature de l’enfant et de ce qu’il représentait, un être sensible et conséquent, incarnation du futur de sa famille et de la république, et qui devait par conséquent développer une grande intégrité morale.  Cette conception apparaît très nettement dans les traités sur la vie civique, comme celui de Matteo Palmieri, ou dans I libri della famiglia de Leon Battista Alberti, mais également par la fondation de l’hôpital pour enfants, Ospedale degli Innocenti. Sur la façade de ce monument construit par Brunelleschi, on trouve d’ailleurs un exemple d’une des représentations les plus frappantes de cette période d’un véritable petit enfant, sur le médaillon en terre cuite  émaillée réalisé en 1487 par Andrea della Robia. Certes, cette idée existait déjà dans la Rome antique, mais son articulation à la fois dans la philosophie humaniste et civique et dans la création artistique devint une caractéristique de la Renaissance florentine.

Andrea della Robbia, Médaillon de la façade de l’Ospedale degli Innocenti, 1487, Terre cuite émaillée, Florence URL http://www.6inviaggio.org/medioevo/la-citta-dell%E2%80%99accoglienza-ospedali-ed-enti-assistenziali-nella-firenze-medievale/

Andrea della Robbia, Médaillon de la façade de l’Ospedale degli Innocenti, 1487, Terre cuite émaillée, Florence
http://www.6inviaggio.org/medioevo/la-citta-dell%E2%80%99accoglienza-ospedali-ed-enti-assistenziali-nella-firenze-medievale/

Parallèlement, il était préconisé que les mères allaitent elles-mêmes leurs enfants, car on pensait que les qualités positives de la mère seraient transmises par son lait. Ceci ne pourrait être qu’anecdotique, si ce nouveau rôle de la femme dans la société et la nécessité qu’elle soit donc vertueuse, n’avait suscité également un nouveau genre artistique et l’apparition de toute une série de statues de femmes en buste, au même moment que celles des enfants et ayant les mêmes fonctions.

L’article explique ensuite la façon dont les enfants plus âgés étaient incités à imiter la bonté et la vertu du Christ, de saint Jean et des saints, en jouant des pièces de théâtre relatant des épisodes de leur vie, écrites pour que les jeunes garçons puissent vivre physiquement cette émulation. Mais en même temps, comme l’atteste le traité d’éducation de Fra Giovanni Dominici, une grande importance était accordée au  rôle éducatif et édifiant des images. Il recommandait ainsi que les petites filles aient sous les yeux des images de vierges, et les jeunes garçons des images du Christ et de saint Jean enfants.  Ainsi ces images représentaient bien plus que des images mimétiques de l’enfance profane ou sacrée ; elles étaient la représentation à la fois réelle et idéale de la future famille et du futur état, créées à l’intention des enfants, mais aussi pour leurs parents.

Desiderio da Settignano Christ et saint Jean LouvreDesiderio da Settignano, Le Christ et saint Jean-Baptiste enfants, c. 1460-64, marbre, diamètre : 0,500m, Paris, Musée du Louvre, collection Arconati-Visconti,
http://www.photo.rmn.fr/cf/htm/CSearchZ.aspxo=&Total=41&FP=48131530&E=2K
1KTSJ4USPL4&SID=2K1KTSJ4USPL4&New=T&Pic=41&SubE=2C6NU0P9EFRO
Crédit
photographique : (C) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / René-Gabriel Ojéda

Mais ces bustes ne sont jamais le portrait  d’un véritable enfant, et bien que basés sur des formes et des expressions naturelles, ils sont tous des images idéalisées,  sans âge vraiment déterminé, sans aucun défaut physique, et ne montrant pas autre chose que la personnification de l’innocence et de la vertu.  Une démonstration en est donnée par la médaille représentant Alfonso I d’Este en 1477, frappée alors qu’il n’était âgé que de un an. La médaille montre un enfant beaucoup plus âgé,  commémorant ce que sera l’enfant, et non ce qu’il est actuellement. Le concept à l’œuvre ici est que l’apparence physique est calquée sur le caractère intérieur, et les bustes ou la médaille représentent en fait à la fois un véritable enfant et celui que ses parents et la société veulent qu’il soit. Finalement, cette constatation remet en cause le fait que ces bustes puissent être véritablement considérés comme des portraits.

Dans la ville de Florence dont le saint patron n’est autre que saint Jean Baptiste, les bustes le représentant enfant, incarnation de la vertu sans faille de l’enfance, à connotation à la fois sacrée et civique, connurent une popularité exceptionnelle. Ainsi on dénombre de nos jours cinq bustes différents de saint Jean attribués à Mino da Fiesole, tous avec des expressions différentes d’une grande  vitalité enfantine ; on pense qu’il exporta ce type ensuite à Naples et Rome.

La production de ces bustes ne dura environ que cinquante ans et disparut avec la chute de la république de Florence.  Expression artistique d’un humanisme civique basé sur des idéaux démocratiques du futur de l’état et des citoyens, elle n’eut plus lieu d’être lorsque ce futur se présenta plutôt comme autocratique et s’éteignit.

A.C.

Publicités